La remontée des canaux chiliens : partie 1


Départ d’Ushuaïa, enfin !

Après une année sédentaire à Ushuaïa, nous mettons les voiles. Nos cœurs de nomades s’emplissent de joie à l’idée de reprendre le voyage. Nous avons été heureux dans cette ville du « bout du monde ». La montagne, la mer, la gentillesse des Argentins, les asados à la marina avec les copains-marins et bien entendu la naissance de notre petite fille riche en émotions. Autant de merveilleux souvenirs qui resteront gravés à jamais en nous.

 


Nous tournons la page de l’Atlas

Nous dépassons les glaciers de Terre de Feu. Il fait déjà moins froid quelques milles nautiques plus loin du « grand frigo ». Plus de doute, nous sommes désormais dans le Pacifique ! Nous tournons une page, celle de l’Atlas, mais aussi celle de nos aventures à deux en Atlantique. C’est désormais avec Sofia à nos côtés que nous avançons vers un autre Océan, le plus vaste de la planète.

Fine banquise près de l’île Gordon (début mars)

Quelques jours plus tard, au soleil, lors d’une balade

 


Emotions patagones

Nous sommes très sensibles à la beauté patagone, souvent triste et austère, mais aussi grandiose. Ces lieux sauvages nous plaisent énormément. Les oiseaux viennent frôler l’eau de leurs ailes. Le kelp danse dans la houle, déroulant ses longs cheveux argentés dans le courant. Ça-et-là une montagne à la forme particulière, un arc-en-ciel qui couronne le ciel, des dauphins jouant avec l’étrave…

Sur les 1200 MN qui séparent Puerto Williams de Puerto Montt, ce ne sont que canales, pasos, senos, esteros qui s’enchevêtrent les uns dans les autres en un formidable labyrinthe qu’il est impossible de mémoriser. « En verrons-nous un jour le bout ? » se dit-on certains soirs.

Des paysages à couper le souffle, nous nous régalons.

Playa Parda, un de nos mouillages préférés

> Voir ici un article plus ancien « La magie des canaux de Patagonie »

 

 


Mais que mangent-ils donc ?

Vous devez certainement vous poser la question. Pour l’avitaillement nous avons prévu large en denrées sèches et en produits frais. Courges, pommes de terre, choux, carottes et pommes sont les champions de la longue conservation. Bien au frais dans les cales et à l’abri de la lumière les légumes se conservent des mois. En réalité, la gazinière tourne à plein régime : pain, pizza, quiches, gâteaux, gratins de légumes, nous testons de nouvelles recettes.

Concernant l’eau douce, l’avantage en Patagonie c’est qu’elle ne fait jamais défaut entre les cascades et la pluie. Chaque équipage sa technique. Sur Anao, nous nous amarrons le long d’une falaise dont la configuration s’y prête (profondeur d’eau suffisante, roche accore, branches pour s’amarrer) et branchons tout simplement un long tuyau de la cascade à nos réservoirs. Par gravité, l’eau arrive directement au bateau.

Sans escale à Puerto Natales, nous serons 2 mois en autonomie avant de toucher un port.

 


Détonnant mélange d’équipages

Nous arrivons à Caleta Brecknock, un mouillage spectaculaire bien connu des voiliers. Nous sommes saisis par la beauté de la roche granitique d’où s’élancent des cascades vertigineuses. Pour la première fois nous croisons d’autres navigateurs, ce qui n’est pas étonnant car le mouillage est un « incontournable » des canaux chiliens.

Ce qui est fascinant à propos de la communauté des voyageurs à la voile, c’est la diversité des profils. Tantôt nous rencontrons un solitaire fauché sur un petit voilier en acier rouillé jusqu’à l’os. Tantôt nous côtoyons des familles BCBG sur des catamarans de luxe. Encore une fois nous serons surpris par les personnes que nous rencontrons ici. Craig, le capitaine anglais du voilier Sirius a trente ans et navigue autour du monde sur son Beneteau alors qu’il n’a plus que son bras gauche de valide. C’est en Afghanistan, après avoir sauté sur une mine anti-personnelle, qu’il a été amputé de trois membres. Après une longue rééducation et grâce à ses prothèses, il vit maintenant son rêve de faire le tour du monde à la voile. En ce moment il est accompagné d’une Suissesse qui baroude en Amérique du Sud, mais il navigue le plus souvent en solitaire. Sur l’autre voilier, ce sont des Français qui n’apprécient pas le temps patagon pluvieux et rêvent de retrouver rapidement les tropiques. Enfin sur le troisième bateau ce sont nos amis Igor et Samanta qui nous avaient accueillis chez eux en Uruguay et qui connaissent l’Antarctique comme leur poche. Étonnant n’est-ce pas ?

Seule une trentaine de voiliers navigueraient dans les parages chaque année. Les rencontres sont donc rares et précieuses.

 


Les pêcheurs du grand Sud

Nous aimons bien les criques de pêcheurs. Généralement de grandes amarres sont déjà sur place : il suffit de les saisir à la gaffe pour s’y amarrer. Parfois on distingue une petite cabane rudimentaire, voire un campement plus organisé. Il y règne toujours une crasse indéfinissable : canettes de bière entassées, paniers à crabes éventrés, filets percés, seaux, casseroles, tuyaux, bouts de ferraille et lambeaux de chiffons à même le sol. Quelle tristesse de voir tant de déchets dans ce petit paradis. Sans doute n’ont-ils pas la place de ramener tout cela à terre dans leurs embarcations de pêche ?

D’autres marins nous ont rapporté avoir vu des pêcheurs rassembler des coquilles Saint-Jacques sans matériel de plongée adéquat, c’est-à-dire simplement avec un « narguilé » et sans combinaison sèche. Quand on sait que la température de l’eau ne dépasse  jamais 6°C, on ne peut que s’incliner devant leur courage.

Campement de pêcheurs avec antenne TV s’il-vous-plait !

 

 


Le terrible détroit de Magellan 

Nous voici dans le mythique détroit de Magellan où les vilains vents d’ouest sifflent aux oreilles de sinistres présages. L’avancée est lente, au près le plus souvent avec l’appui du moteur. Un matin, nous ferons même demi-tour car ce n’était pas un « bord carré » que nous faisions, c’était littéralement un retour à la case départ. Les rafales sont si fortes que nous sommes heureux de ne pas avoir de girouette anémomètre pour ne pas angoisser davantage. « Que fait-on là pour l’amour de Dieu ? Est-ce donc un endroit pour naviguer en famille ? ». Rien ne sert de lutter dans le vent et le courant. En marins résignés face à la puissance des éléments, nous regagnons le mouillage que nous venions de quitter. Après une journée d’attente, nous partirons de nuit au moteur. En Patagonie il est préférable de prendre son mal en patience et de jouer au chat et à la souris avec le vent.

L’histoire de ce détroit est mythique. Au XVI siècle, les caravelles du capitaine portugais Magellan sont à la recherche d’une route vers les Indes. Les marins avancent à vue et à l’aide de sondes à main. Sur le pont on compte une cinquantaine de bonhommes transis de froid, habillés de simples pulls de laine et de vareuses perméables, et dont la moitié ne pensait qu’à se mutiner. Quel fabuleux courage et quelle ténacité il aura fallu au navigateur pour trouver le Pacifique ! C’est aux Philippines que s’achèvera sa vie lors d’un combat sanglant avec des indigènes et seule une des cinq caravelles de sa flottille reviendra en Espagne. Mais Dieu soit loué pour nous, les Philippines ne sont pas au programme et nous embouquons plein Nord.

On devrait les haïr ces canaux de Patagonie mais ils sont si beaux que le cœur repend les rênes et calme la raison. Non contents d’être beaux, ils sont aussi protecteurs, car tous les 5 ou 10 MN se dessine une ravissante caleta protégée du vent. Ces mouillages bucoliques, coquettement enveloppés d’une végétation dense et mystérieuse, vous assurent une sécurité parfaite pour une nuit de sommeil bien méritée.

Ça piaule !

Les jours d’attente au mouillage pour cause de mauvais temps sont parfois difficiles à supporter. Il pleut et il vente sans discontinuer. Cependant, rester enfermés n’est pas viable sur la durée, surtout avec un bébé à bord. Pour l’équilibre de chacun (je dirais même « pour la santé mentale de l’équipage »), il faut s’aérer coûte que coûte. A cœur vaillant rien d’impossible. Prenant notre courage à deux mains, nous sortons vaincre le crachin. Mais les ennuis commencent à l’orée de la forêt car celle-ci est tout bonnement impénétrable. C’est une toile d’araignée de branches, d’arbustes et de houx piquants sur fond de mousses et de tourbières.

Au bout de cent mètres, essoufflés, les vestes trempées et les bottes à demi enfouies dans la boue, il est temps de rentrer sur Anao. Diable ! Comment faisaient ces vaillants indiens ? Car l’on ne parle plus de terrain humide mais bien de « terrain liquide » où chaque branche que l’on attrape est pourrie et meurt dans les doigts, où tout semble baigner pour la fin des temps dans son jus de tourbe.

Bloqués dans le bateau, bloqués à terre, arrrhh quelle frustration ! C’est une forme de confinement d’un autre style que celui des terriens mais tout aussi redoutable. Le terrain de jeu est immense mais on ne peut pas y aller à pied, il faudrait voler. À quand la greffe d’ailes ?

 


Et un bébé à bord, ça donne quoi ? 

Sofia a 7 mois lorsque nous larguons les amarres d’Ushuaïa et c’est à Valdivia qu’elle fête son premier anniversaire en juillet 2020. Nous redoutions un peu cette première navigation avec elle car les canaux de Patagonie, en raison de leur isolement, ne permettent pas une prise en charge médicale rapide. Sur « l’itinéraire classique », seul Puerto Natales dispose d’un hôpital (et nous n’avions pas prévu d’y faire escale), sinon ce ne sont que des dispensaires rudimentaires comme à Puerto Eden et dans les petits villages de la carretera austral. Il faut garder à l’esprit que rallier un port en urgence reste compliqué car les distances sont grandes, qu’on ne peut pas naviguer la nuit (car les cartes sont trop imprécises) et que les conditions météorologiques sont difficiles (avec un vent de face quasi constant comme vous l’aurez compris). L’autre solution consiste à se rapprocher d’un phare chilien pour voir s’ils peuvent organiser un rapatriement… mais là encore, c’est sous condition que la portée VHF de la radio soit suffisante pour les contacter (20 MN) et que la météo soit clémente pour faire décoller un hélicoptère !

Le volet médical constitue donc selon nous l’un des premiers défis à surmonter pour les parents-marins patagons. Il faut se sentir capable de gérer en autonomie la bobologie et les éventuels accidents plus graves. Bien entendu il y a aussi une part de chance : certains enfants ont une santé de fer, d’autres non ; certains sont de vrais casse-cous; d’autres très calmes. Quoi qu’il en soit avec une pharmacie bien fournie et quelques notions en pédiatrie, un départ en mer avec des enfants en bonne santé est tout à fait envisageable. Lors de notre remontée, Sofia n’aura été malade qu’une fois, un gros rhume suivi d’une conjonctivite, et nous avions à bord de quoi la soigner.

Naviguer en Patagonie comporte aussi des avantages de taille : 1/ on est chaque soir dans un mouillage protégé, ce qui permet à tout le monde de dormir confortablement et 2/ il n’y a presque aucune vague, donc pas de mal de mer.

Finalement occuper bébé à l’intérieur toute la journée reste le plus difficile selon nous. Les sorties étant limitées (trop froid, trop de vent, cockpit trempé), il faut être imaginatifs pour créer des jeux avec ce que l’on a à bord !

Enfin, le dernier point à considérer est l’isolement en « vase clos » pendant plusieurs mois dans un espace restreint. Pas de grands-parents, pas de crèche, pas d’amis pour donner à garder ne serait-ce que quelques heures son enfant. Même si nous adorons tous nos p’tits mousses, nous savons aussi qu’un maternage rapproché sur la durée n’est pas de tout repos nerveusement.

Vivre en famille sur un voilier était pour nous une évidence car Anao est notre maison.

Nous étions conscients que mener cette vie itinérante nécessiterait de l’organisation et quelques ajustements, cependant nous ne sommes pas les premiers à tenter l’aventure, loin de là !

Avec une baignoire pliante, des couches lavables, des vêtements d’avance, un porte-bébé pour randonner, de la créativité et surtout beaucoup d’amour, on s’en sort aussi bien que des parents-terriens.

Voir notre enfant évoluer de jour en jour sous nos yeux sans pour autant renoncer à nos rêves d’adulte est un merveilleux cadeau.

 


Les baleines jubartes de l’île Carlos 3

Nous faisons escale à l’éco-lodge WhaleSound qui étudie les baleines jubartes. Nous sommes en pleine saison. Elles vivent en Patagonie en été et migrent vers le Pérou et le Brésil en hiver pour se reproduire. Elles dorment indifféremment le jour ou la nuit. Si elles sont calmes et respirent en surface, c’est qu’elles dorment. Il est impossible de distinguer le mâle de la femelle sauf si un petit baleineau est dans les parages.

L’association se finance grâce à des excursions de whale watching. Le Chilien à la base du projet est un « crack » en baleine. Il reconnait les 200 baleines de la zone d’un coup d’œil, simplement en regardant leurs queues, car telles les empreintes digitales des hommes, chaque queue de baleine est unique.

Les dômes où dorment les clients. Nous aurons droit à une bonne douche chaude, oh délice !

Les scientifiques étudient avec attention les algues présentes autour de l’île. Pourquoi ? Parce qu’elles ont un impact direct sur la reproduction du plancton, qui lui-même détermine la quantité de krill disponible, qui elle-même détermine la quantité de sardines disponible, les sardines étant la nourriture première des baleines. Or l’usage d’antibiotiques et de pesticides utilisés à grande échelle par les saloneras (fermes d’élevage à saumons) modifie le Ph de l’eau de mer en acidifiant le milieu. D’où une répercussion en chaîne sur les algues qui sont à la base de la chaîne alimentaire. Le Chili étant le deuxième producteur mondial de saumon après la Norvège, le problème est de taille pour la biodiversité locale.

 

 


Sans Internet à bord, nous ne savons rien du Coronavirus ! 

Début avril 2020 nous interceptons une conversation VHF entre un voilier et un phare chilien. L’équipage demande s’ils pourront faire escale à Punta Arenas au vu de la situation. Mais de quelle situation parle-t-on ? Immédiatement, nous pensons que la discussion porte sur les soulèvement sociaux et les émeutes qui ont eu lieu au Chili depuis octobre 2019. Il n’en est rien, il s’agissait de Coronavius, mais nous ne le savions pas encore.

Les jours suivants nous saisissons l’ampleur de la crise grâce aux bribes d’informations captées par intermittence avec la BLU. Nous en apprenons davantage sur la situation en Amérique du Sud, mais rien sur celle de la France. Quelques jours plus tard, ce sont les jeunes de La Julianne qui nous donnent des nouvelles fraîches. Nous n’en croyons pas nos oreilles : la France est en confinement depuis déjà trois semaines !

Pour le moment cela ne change rien à nos plans : nous avons du carburant, du gaz et des vivres. Même si l’accès aux ports nous est interdit, nous pouvons vivre en autonomie six mois environ. Nous réalisons la chance que nous avons d’être partis d’Ushuaïa avant le confinement et d’être libres de nous déplacer en pleine nature, même si l’éventualité d’une quarantaine nous pend au nez à Puerto Montt. Cependant nous gardons à l’esprit que tout bouge très vite et que notre situation de touristes étrangers au Chili peut rapidement se compliquer. Finalement le seul véritable problème concerne l’expiration de nos visas.

 

 


Des glaciers de toute beauté

Nous approchons du Campo de Hielo Sur, un champ de glace des Andes que se partagent l’Argentine et le Chili. Il s’agit de la troisième calotte glaciaire au monde après l’Antarctique et le Groenland. Jalil tire des bords dans le canal mais la glace devient de plus en plus compacte ce qui nous oblige à mettre le moteur pour slalomer entre les growlers. Le décor est fabuleux : le bleu intense des glaciers accroché au sommet de montagnes arrondies et noires apparaît et disparaît au gré des volontés du soleil qui perce çà-et-là les nuages.

Ci-dessus le glacier Calvo et sa superbe arche de glace pour nous seuls !

A 35 kilomètres à l’est (en Argentine) se situe le très connu Perito Moreno qui reçoit 600 000 visiteurs par an.

 

 


Le lunaire Glacier Pio XI

Le Glacier Pio XI, nommé ainsi en l’honneur du Pape Pie XI qui était un amateur d’alpinisme, est le plus grand de tout l’hémisphère sud (hors Antarctique). Avec 3,5 kilomètres de façade maritime, il est impressionnant.

L’ ambiance est digne d’un décor de science-fiction. On se croirait sur la Lune !

Pas de glaçon dans l’eau car le glacier ne vêle plus. On mouille face à une plage de sable noir, ce qui est assez insolite. 

 


Puerto Eden le bien nommé 

Puerto Eden sera pour nous une superbe escale. Il s’agit d’un petit village d’une centaine d’âmes perdu au milieu des canaux chiliens. Nos journées sont bien remplies entre la pêche à la centolla (crabe) avec les locaux, les soirées animées avec le voilier Sirius, les dégustations de saumon fumé, les balades… tout cela sous un grand soleil. Quand on sait qu’il pleut en moyenne 320 jours par an, on se félicite d’avoir échappé aux gouttes. Nous savons que nous sommes là dans une bulle hors du temps, loin de l’agitation du monde, loin du Covid-19. Nous pouvons ravitailler et profiter du village sans être inquiétés. C’est une aubaine car tous les ports chiliens plus au Sud et plus au Nord sont fermés en raison de la pandémie.


Visionnez l’album photos d’Ushuaia à Puerto Eden


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